Anthropic donne plus. Musk donne mieux. En vingt-quatre heures, deux des boîtes les plus scrutées de la tech ont promis de rendre une part de leur capital au public. Et elles ne pouvaient pas s’y prendre plus différemment.
Dimanche, Anthropic, le créateur de Claude, annonce qu’il place 5 % de ses actions dans un nouveau fonds dédié à l’intérêt général. Lundi, un peu avant 4 heures du matin à New York, Elon Musk répond sur X : l’an prochain, il donnera une de ses actions SpaceX à chaque enfant américain. Environ 72 millions de gamins, plus de 10 milliards de dollars. Deux annonces, deux philosophies.
Sommaire
Anthropic : 5 % du capital, et un fonds qui garde la main
Le nouveau véhicule s’appelle l’Anthropic Public Benefit Fund. Il démarre avec 5 % des actions de l’entreprise. Pour chaque hausse de 50 % de la valorisation au-delà d’un seuil qui n’a pas été communiqué, le conseil d’administration peut y ajouter jusqu’à 2 % de plus. En cumulant ce fonds avec les engagements déjà pris (les cofondateurs ont promis de donner 80 % de leurs parts), Anthropic affirme qu’environ 20 % de son capital est désormais fléché vers l’intérêt général.
En volume, c’est énorme. À la dernière valorisation connue, 965 milliards de dollars, 5 % pèsent autour de 48 milliards de dollars, soit environ 42 milliards d’euros. Quatre fois et demie le cadeau de Musk.
Mais regarde la structure. Le fonds est une LLC détenue à 100 % par Anthropic, pas une fondation indépendante. Les usages évoqués restent larges : dons à des associations, « distributions directes à des populations ciblées », aide aux travailleurs touchés par l’IA. Une seule interdiction ferme : pas un centime pour le lobbying ou les campagnes politiques. La gouvernance et les fameux seuils ? « Dans les prochains mois ». Le tout doit encore passer le vote des actionnaires.
Et le calendrier n’a rien d’un hasard. Anthropic a déposé son dossier d’introduction en Bourse en juin. Interrogée par CNBC, une conseillère spécialisée dans les IPO juge l’annonce à la fois nécessaire avant la cotation et très utile pour l’image, au moment où l’IA commence à bousculer l’emploi.
Musk : une action SpaceX par enfant, directement
La réponse de Musk tient en une ligne, postée sous l’annonce d’Anthropic :
I recommend giving the shares directly to the public.
Autrement dit : arrêtez les fonds, donnez les actions. Quelques heures plus tard, il passe à l’acte, du moins sur le papier : « L’an prochain, je donnerai une de mes actions SpaceX à chaque enfant en Amérique. Ce sera la première d’une longue série. »
Fais le calcul. Environ 72 millions de mineurs aux États-Unis, une action SpaceX à 146 dollars à la clôture de vendredi (environ 127 €) : on arrive autour de 10,5 milliards de dollars, un peu plus de 9 milliards d’euros. Pour Musk, ça représente environ 1,5 % de ses actions SpaceX. Spectaculaire en valeur, indolore pour lui. Le marché, lui, a apprécié : l’action a pris 1,5 % avant l’ouverture.
Le véhicule le plus probable, ce sont les « Trump Accounts », ces comptes d’investissement pour enfants créés par le Congrès cette année. SpaceX connaît déjà le chemin : en juillet, sa présidente Gwynne Shotwell et son mari ont promis une action à plus de deux millions d’enfants via ces comptes. Sauf que ces comptes visent les enfants nés entre 2025 et 2028, pas « chaque enfant en Amérique ». Âge limite, calendrier, mode de transfert, fiscalité : Musk n’a rien précisé. Son post reste à ce stade la seule déclaration publique.
Un détail en dit long sur l’état d’esprit. Quand un internaute a qualifié les deux annonces de « début du revenu universel de base », Musk l’a corrigé : pas universal basic income, universal high income. Le revenu universel élevé, son vieux refrain sur l’abondance que produiront l’IA et les robots.
Le fonds contre la poche : pourquoi Musk a raison sur le fond
Soyons honnêtes : Anthropic met plus d’argent sur la table. Mais un fonds contrôlé par l’entreprise qui donne, c’est l’entreprise qui décide qui reçoit, quand et pourquoi. Le modèle de la fondation, avec ses comités et ses rapports annuels. C’est respectable, c’est prudent, et ça laisse le pouvoir exactement où il était.
Musk fait l’inverse. L’action atterrit chez la famille, qui en fait ce qu’elle veut. Une action à 146 dollars ne change pas la vie d’un foyer. Mais 72 millions de gamins actionnaires de la boîte qui veut aller sur Mars, ça change le rapport d’une génération au capital et au progrès. Pas un guichet d’aide : une part du gâteau. C’est la version la plus lisible et la plus libérale des deux, et c’est elle qui a le plus de chances de faire des émules.
Côté France, sans surprise, aucun enfant n’est concerné. Et le débat lui-même n’existe pas ici : chez nous, l’idée de faire de chaque gamin un petit actionnaire du progrès passe pour une excentricité américaine.
Reste le point commun gênant entre les deux annonces : aucune n’a de mode d’emploi. Anthropic renvoie à « dans les prochains mois », Musk n’a donné ni date ni mécanisme. On jugera sur la tuyauterie, pas sur les tweets. Mais si la course entre géants de la tech consiste désormais à savoir qui rend le plus au public, et de la façon la plus directe, je signe tout de suite.
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