En novembre 2021, Allbirds valait 4,1 milliards de dollars en Bourse. Cinq ans plus tard, la marque a été vendue pour environ 39 millions. Et l’entreprise qui la possédait ne fait plus de chaussures du tout. Elle s’appelle Smartbird et elle loue des GPU.

Entre les deux, il y a l’une des histoires les plus parfaites de la Silicon Valley. Une basket en laine inventée par un footballeur néo-zélandais, adoptée par Larry Page, Barack Obama et à peu près tous les capital-risqueurs de Palo Alto, devenue l’uniforme officiel de la tech. Puis une chute en piqué, et un dernier virage que personne n’aurait osé écrire dans une série HBO. Moi, je viens de m’en commander une paire. Voilà toute l’histoire.

Sommaire

Un footballeur, des moutons et un ragoût d’agneau

Tim Brown n’a rien d’un cordonnier. C’est un milieu de terrain, vice-capitaine de l’équipe de Nouvelle-Zélande, qualifié pour la Coupe du monde 2010 avec les All Whites. Pendant sa carrière, un détail l’agace : les chaussures de sport sont couvertes de logos criards. Il dessine des modèles simples pour ses coéquipiers, puis cherche une matière. Dans un pays qui compte bien plus de moutons que d’habitants, la réponse tombe sous le sens. Il obtient une subvention de la filière lainière néo-zélandaise et lance une campagne Kickstarter en 2014. Elle récolte 119 000 dollars en cinq jours.

Tim Brown, sous le maillot blanc de la Nouvelle-Zélande, tacle un joueur australien
Avant les baskets, Tim Brown portait le maillot blanc des All Whites.

Il lui manque un associé qui sache faire tourner une boîte. Il le trouve presque en famille. Sa femme et celle de Joey Zwillinger étaient colocataires à Dartmouth, et Zwillinger avait soutenu le Kickstarter. Ingénieur en biotech installé dans la Valley, il passe alors ses journées à essayer de vendre de l’huile d’algue comme remplaçant du pétrole. Brown prend l’avion pour la Californie. Zwillinger lui cuisine un ragoût d’agneau, forcément, et les deux passent le week-end à se demander ce qu’ils tiennent entre les mains.

Tim Brown et Joey Zwillinger, les deux cofondateurs d'Allbirds, devant un mur végétal
Tim Brown et Joey Zwillinger, cofondateurs d’Allbirds.

Allbirds est fondée en 2015 à San Francisco. Le nom vient de ce que les premiers explorateurs auraient dit en découvrant la Nouvelle-Zélande, un pays sans mammifères terrestres où il n’y avait « que des oiseaux ». Zwillinger, en plus, est un ornithologue passionné. Le premier produit sort en mars 2016 et il n’y en a qu’un : la Wool Runner, en mérinos de 17,5 microns, vendue 95 dollars sur Internet, sans logo, sans revendeur.

Ce choix d’un seul modèle et d’une vente en direct est le vrai coup de génie. Pas de grossistes, pas de collections saisonnières, pas de stock dans des milliers de magasins. Allbirds est l’enfant parfait de l’époque du « direct-to-consumer », comme Warby Parker pour les lunettes ou Casper pour les matelas.

L’uniforme de la Silicon Valley

La Silicon Valley aime les uniformes. Le col roulé noir de Steve Jobs, le t-shirt gris de Mark Zuckerberg, le gilet sans manches Patagonia des capital-risqueurs. Il manquait les chaussures. En août 2017, The New York Times tranche la question dans un article resté célèbre. Après la mode des Vibram et celle des Crocs, le journal décrit des Allbirds portées sur à peu près tous les pieds de la Valley. Larry Page en porte. Ben Horowitz aussi. Dick Costolo, l’ancien patron de Twitter, également. Barack Obama en fera bientôt partie.

Le plus drôle, c’est que les intéressés eux-mêmes ne se prennent pas pour des gravures de mode. Costolo, client d’Allbirds, le résume dans le même article :

Je ne pense pas que la Silicon Valley ait jamais lancé, lance aujourd’hui ou lancera un jour la moindre tendance mode.

Dick Costolo, cité par The New York Times

Il avait tort, au moins pour quelques années. Allbirds plaît à la Valley parce qu’elle lui ressemble. Une chaussure confortable et sans chichi, pensée comme un produit tech, avec une histoire de matériaux à raconter à chaque lancement. Après la laine viennent les fibres d’eucalyptus de la gamme Tree, puis une semelle en mousse à base de canne à sucre baptisée SweetFoam. Chaque nouveauté a son récit scientifique, comme une keynote.

Une Wool Runner Allbirds noire en laine mérinos, sur fond blanc
La Wool Runner, le modèle unique avec lequel tout a commencé.

Le succès est tel qu’il fait bouger un marché mondial. La demande pour les baskets en laine tricotée fait grimper le prix de la laine de 30 % en 2017, et Allbirds attaque en justice Steve Madden, qu’elle accuse d’avoir copié sa Wool Runner. Quand on commence à se faire copier, c’est qu’on a gagné.

Licorne, puis 4 milliards en Bourse

Les investisseurs suivent les pieds. En octobre 2018, Allbirds lève 50 millions de dollars auprès de T. Rowe Price, Tiger Global et Fidelity, pour une valorisation de 1,4 milliard. Trois ans après sa création, la boîte de chaussures en laine est une licorne. Leonardo DiCaprio fait partie des actionnaires. TechCrunch résume l’époque d’une formule : la tenue type du capital-risqueur, c’est un jean de créateur, une polaire Patagonia et des baskets en laine à 95 dollars.

Leonardo DiCaprio en Allbirds, monte dans une Tesla Model S noire
Leonardo DiCaprio, investisseur et client. Un Model S et des Allbirds, la panoplie complète.

L’argent sert à ouvrir des boutiques. Un premier magasin à San Francisco, puis New York, puis Londres, à Covent Garden, en octobre 2018. Suivent Berlin, Tokyo, Pékin. La promesse du « direct-to-consumer » se transforme doucement en chaîne de magasins classique.

Le 3 novembre 2021, Allbirds entre au Nasdaq sous le ticker BIRD. L’action est vendue 15 dollars, l’entreprise empoche 237 millions nets, et le titre s’envole. Il gagne 90 % dès le premier jour, ce qui valorise la boîte autour de 4,1 milliards de dollars. Personne ne s’attarde alors sur une ligne du rapport annuel : Allbirds a perdu 45 millions de dollars en 2021, et n’a jamais gagné d’argent.

Allbirds débarque en France

Chez nous, l’histoire commence à l’été 2019. Allbirds ouvre une boutique en ligne dans douze pays européens d’un coup, France comprise. La presse française découvre alors « les baskets écoresponsables de la Silicon Valley », comme les présente Le Figaro en octobre 2019.

Le premier vrai point de contact physique arrive fin 2020. Allbirds installe un pop-up dans La Civette, l’espace éphémère du concept-store Merci, construit avec des briques prêtées par une briqueterie du Nord qui devaient y retourner à la fermeture. En août 2021, la marque passe au Bon Marché Rive Gauche, avec une étiquette d’empreinte carbone sur chaque paire, à lire comme une étiquette nutritionnelle. Allbirds n’aura jamais de vraie boutique en propre à Paris.

Comment on use une basket

Le sommet est atteint en 2022. Cette année-là, Allbirds vend plus de trois millions de paires. Et c’est précisément là que tout commence à se défaire.

La mode a tourné. En décembre 2022, The Wall Street Journal constate que les « tech bros » sont passés à autre chose. Porter des Allbirds n’est plus un signe de ralliement, c’est la tenue d’un cadre de 45 ans. Même GQ se désole de voir Obama en Wool Runner. Le marché de la chaussure confortable, lui, appartient désormais à On et à Hoka, qui vendent de la performance là où Allbirds vendait de la laine.

Le produit s’use trop vite. C’est la plainte qui revient partout sur les forums : la laine se déforme, la semelle s’efface en quelques mois. Une chaussure présentée comme durable qui ne tient pas la saison, c’est un problème de marque autant que de produit.

La diversification rate. Allbirds veut devenir un Nike en mérinos. Des doudounes à 250 dollars et des robes à 88 dollars ne trouvent pas preneur et finissent soldées. La chaussure de running Tree Flyer, à 160 dollars, fait un flop. Zwillinger reconnaîtra que les clients n’étaient pas prêts à payer ce prix pour un produit de performance signé Allbirds. Les leggings sont arrêtés et les invendus liquidés.

Les magasins coûtent une fortune. Fin 2023, Allbirds exploite encore 60 boutiques, dont 45 aux États-Unis. Chacune a un loyer, du personnel et du stock, pour une marque qui ne dégage toujours aucun bénéfice.

Façade noire d'une boutique Allbirds, logo blanc en lettres cursives
Une boutique Allbirds, du temps de sa splendeur. Fin 2023, la marque en exploitait encore 60.

La suite ressemble à une liste de symptômes. En mai 2023, Tim Brown lâche son poste de co-CEO pour devenir directeur de l’innovation, et Zwillinger reste seul aux commandes avant de céder sa place en 2024 à Joe Vernachio, un ancien de Nike, Patagonia et The North Face. En avril 2024, le Nasdaq menace de radier l’action, passée sous 1 dollar. En septembre 2024, Allbirds procède à un regroupement d’actions à raison d’une pour vingt pour rester cotée.

À l’international, la marque confie les clés à des distributeurs locaux. Depuis le 1er juillet 2025, c’est le Suisse CHRIS sports qui distribue Allbirds en exclusivité en France, en Allemagne, en Autriche, en Italie, en Suisse et au Liechtenstein. Aux États-Unis, la marque embauche Stanley Tucci pour ses pubs, signe qu’elle a renoncé aux jeunes développeurs et qu’elle parle désormais à leurs parents.

Les chiffres de 2025 achèvent le tableau. Les ventes reculent de près de 20 % à 152,5 millions de dollars, la perte dépasse 77 millions, et l’entreprise admet n’avoir jamais été rentable depuis sa création. En janvier 2026, Allbirds annonce la fermeture de toutes ses boutiques plein tarif aux États-Unis. Il ne reste que deux outlets américains et deux magasins à Londres.

Vendue 39 millions de dollars

Le 30 mars 2026, la fin tombe sous forme de communiqué. Allbirds vend sa propriété intellectuelle et ses actifs à American Exchange Group pour une valeur estimée à 39 millions de dollars. Le nom, les modèles, les brevets, les stocks, la liste des clients. Tout. Bloomberg calcule que c’est moins de 1 % de ce que la boîte a valu. Pour être précis, c’est même dix fois moins que ce qu’elle avait levé lors de son introduction en Bourse.

L’acheteur n’a rien d’un fonds de la Valley. American Exchange Group est un gestionnaire de marques new-yorkais, propriétaire d’Aerosoles, de Jones New York ou d’Ed Hardy, spécialisé dans le rachat de marques grand public en difficulté. La plateforme de licences WSG le rejoint ensuite comme copropriétaire. Un analyste de GlobalData, Neil Saunders, a résumé l’affaire d’une image : l’oiseau de haut vol est devenu un perroquet mort. La vente est bouclée le 9 juin 2026, pour 40,7 millions de dollars en numéraire après ajustements.

À ce stade, l’histoire est triste mais banale. Casper, Peloton, Stitch Fix : la génération des licornes grand public de 2021 a souvent fini comme ça. Sauf que, chez Allbirds, il restait quelque chose après la vente des chaussures. Une société cotée au Nasdaq, un ticker, de la trésorerie et des actionnaires. Une coquille. Et en 2026, une coquille cotée n’a besoin que de deux lettres pour revivre.

NewBird, Smartbird et les GPU

Le 15 avril 2026, deux semaines après l’annonce de la vente, la société publie un second communiqué. Allbirds signe une ligne de financement convertible de 50 millions de dollars pour acheter des GPU et devenir un fournisseur de « GPU-as-a-Service », sous un nouveau nom, NewBird AI. Le marché s’emballe. L’action passe de 2,49 à 16,99 dollars en une seule séance, soit +582 %. CNN note au passage que la nouvelle société abandonne les engagements environnementaux qui avaient fondé la marque.

Évidemment, tout le monde ricane. Les commentateurs ressortent l’exemple de Long Island Iced Tea, ce fabricant de thé glacé rebaptisé Long Blockchain en 2017, qui avait fini devant la SEC. Le patron de NewBird, Joe Vernachio, a fait toute sa carrière dans les chaussures et le textile, pas dans les data centers. Les actionnaires, eux, votent oui à tout lors de l’assemblée du 18 mai.

Puis l’histoire devient plus sérieuse que prévu. Le 17 juin, la société change encore de nom et prend celui de Smartbird. Vernachio s’en va et laisse la place à Nadia Carlsten, qui a dirigé le centre de calcul quantique d’AWS puis DCAI, la société danoise qui exploite Gefion, le supercalculateur IA construit avec Nvidia. Cette fois, c’est une vraie dirigeante d’infrastructure. La ligne de financement passe de 50 à 100 millions de dollars, et le ticker reste BIRD.

Le modèle se précise. Smartbird ne veut pas construire de data center géant. Elle veut installer et gérer des grappes de GPU dédiées pour des entreprises moyennes, labos pharmaceutiques, finance, administrations, qui veulent leur propre infrastructure IA sans dépendre d’AWS ou d’Azure et sans avoir à l’exploiter elles-mêmes. Au deuxième trimestre, l’ancien fabricant de baskets déclare ses premiers revenus dans l’IA, 2,8 millions de dollars, avec un seul client. C’est minuscule, et c’est déjà plus qu’une promesse.

Dans sa lettre aux actionnaires d’août, Carlsten écrit une phrase que beaucoup de patrons de l’IA devraient encadrer : avoir raison sur la croissance de l’IA ne rend pas bon chaque investissement d’infrastructure. Venant d’une boîte qui s’appelait Allbirds six mois plus tôt, c’est presque touchant de lucidité.

Ce que raconte vraiment Allbirds

On pourrait en faire une fable morale sur le marketing vert ou sur la folie de l’IA. Ce serait passer à côté. Allbirds raconte surtout deux cycles de la Silicon Valley, bout à bout, dans la même entreprise.

Le premier, c’est celui de l’argent facile des années 2015-2021. Une marque grand public pouvait lever des centaines de millions sur une bonne histoire, ouvrir des boutiques partout et entrer en Bourse sans jamais avoir gagné un dollar. Le produit était bon, vraiment. La Wool Runner reste l’une des chaussures les plus confortables qu’on puisse enfiler. L’erreur, c’est d’avoir voulu transformer une chaussure culte en empire de la mode. Quand les taux ont remonté en 2022, la musique s’est arrêtée pour Allbirds comme pour toute sa génération.

Le second cycle, c’est celui de l’IA. En 2026, le calcul est devenu la ressource la plus recherchée de la planète, et le marché paie pour tout ce qui permet d’en vendre. On peut trouver ça absurde. Moi, j’y vois la Valley qui fonctionne exactement comme prévu : le capital quitte ce qui ne marche plus et file vers ce qui va construire la suite. Une société cotée qui recycle sa trésorerie dans des GPU plutôt que de mourir lentement en vendant des chaussettes, c’est le marché qui fait son travail. Si Smartbird échoue, elle échouera vite. Si elle réussit, ce sera l’un des retournements les plus improbables de l’histoire de la tech.

Et l’ironie finale, c’est que la chaussure, elle, survit. Le symbole de la tech californienne appartient désormais à un gestionnaire de marques new-yorkais, et en Europe c’est un distributeur suisse qui la vend. Tim Brown, lui, a rejoint le fonds néo-zélandais Icehouse Ventures pour accompagner des entrepreneurs de son pays. Les Allbirds ont quitté la Silicon Valley. La Silicon Valley, elle, a gardé la coquille.

Où acheter des Allbirds aujourd’hui

Bonne nouvelle, la marque n’a pas disparu des rayons. En France, tout passe par la boutique européenne officielle, allbirds.fr, tenue par le distributeur CHRIS sports. La livraison est gratuite à partir de 50 €, les retours aussi, et le site livre en France comme en Allemagne, en Autriche ou en Italie. Compte 120 € pour une paire de Tree Runner, 130 € pour la Tree Runner NZ et 160 € pour la Wool Runner NZ imperméable, avec régulièrement des modèles soldés.

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