Quand Silicon Valley Bank a coulé en 48 heures, en mars 2023, Anduril a failli partir avec. Palmer Luckey n’a pas oublié. Trois ans plus tard, il ouvre Erebor Bank un dimanche, pour bien faire comprendre que le règlement financier ne s’arrête plus à 17 heures.

C’est une histoire que les médias français ne racontent pas. C’est pourtant l’une des plus intéressantes de la décennie tech : quand le système financier refuse de servir ceux qui construisent, ils finissent par construire le système.

Sommaire

Ce que SVB était vraiment, et pourquoi ça a sauté

Silicon Valley Bank n’était pas « une banque de plus ». Pendant quarante ans, c’était le compte courant de l’économie de l’innovation américaine. Près de la moitié des startups US financées par du venture capital y avaient un compte. 44 % des scale-up tech et health qui étaient sorties en Bourse l’année précédente aussi. Shopify, CrowdStrike, a16z : la liste des clients ressemblait à un index de TechCrunch.

Le 8 mars 2023, SVB annonce qu’elle a vendu 21 milliards de dollars de titres à 1,8 milliard de perte, et qu’elle veut lever 2,25 milliards en actions. Le lendemain, plusieurs fonds, dont Founders Fund, demandent à leurs participations de sortir leur cash.

Le 10 mars, la Californie ferme la banque. Deuxième plus grosse faillite bancaire de l’histoire des États-Unis, derrière Washington Mutual en 2008. Plus de 90 % des dépôts n’étaient pas couverts par la FDIC.

La mécanique est classique, la concentration ne l’était pas. SVB avait gorgé son bilan d’obligations longues pendant les années d’argent gratuit. Les taux sont remontés, la valeur de ce portefeuille s’est effondrée, les startups ont brûlé leur cash plus vite que prévu, et le réseau VC a déclenché une panique coordonnée en 36 heures. Garry Tan, alors à la tête de Y Combinator, parlait d’« extinction-level event ». Roku avait 487 millions de dollars coincés là-dedans. First Citizens a racheté le cadavre. Le SVB d’aujourd’hui n’est plus qu’une filiale amaigrie.

Le trou, lui, est resté. JPMorgan et les grandes banques nationales ont récupéré une partie des dépôts. Mercury, Brex et les néobanques ont pris une partie du quotidien. Personne n’a vraiment repris le métier que SVB faisait le mieux : prêter à des boîtes que le crédit classique considère comme trop bizarres. Crypto, défense, usines d’IA, hardware capitalistique : les secteurs qui, depuis 2023, ont le plus besoin d’une banque qui comprend leur bilan.

Le Wall Street Journal l’a écrit sans détour : quand SVB a sauté, Anduril a failli y passer. C’est de là que part Erebor.

Le clan Tolkien : Palantir, Anduril, Mithril, Erebor

Le nom n’est pas un gag marketing. Dans Le Hobbit, Erebor est la Montagne Solitaire. Les nains y avaient entassé leur trésor jusqu’à ce que le dragon Smaug s’en empare. Ils sont revenus le reprendre.

Toute cette galaxie d’entreprises tire ses noms de la même saga. Ce n’est pas une coquetterie de stagiaire branding, c’est une signature de cercle, répétée pendant plus de vingt ans.

  • Palantir, fondé en 2003 par Peter Thiel, Joe Lonsdale et leurs associés : les palantíri sont les pierres de vision du Seigneur des anneaux, ces orbes qui permettent de voir loin, et d’être vu.
  • Anduril, fondé par Palmer Luckey en 2017 : Andúril est l’épée d’Aragorn, reforgée à partir des tessons de Narsil.
  • Mithril Capital, encore Thiel : le mithril est le métal précieux, plus dur que l’acier, que porte Frodon.
  • Valar Ventures, toujours dans le même sillage : les Valar sont les puissances tutélaires de la Terre du Milieu.
  • Erebor ferme la boucle.

Même grammaire, même tribu. Les gens qui ont construit le logiciel de renseignement (Palantir), les systèmes d’armes autonomes (Anduril) et une partie du capital-risque hard-tech (8VC, Founders Fund) se donnent maintenant une infrastructure de règlement en dollars. Le message est lisible : on ne redemande plus à Wells Fargo s’il a le droit de banker une société de drones. On range le trésor sous la montagne qu’on a soi-même reprise.

Palmer Luckey, 33 ans au moment du lancement, est le fondateur visible. Oculus vendu à Facebook pour plus de 2 milliards, puis Anduril valorisée autour de 30 milliards après un tour mené par Founders Fund. Joe Lonsdale entre par 8VC, son fonds. Founders Fund, le véhicule de Thiel, est au capital. Haun Ventures (Katie Haun, ex-a16z crypto), Lux Capital, Andreessen Horowitz, 776 d’Alexis Ohanian, Bain Capital Crypto : la table des investisseurs ressemble à un who-is-who de la Valley qui a décidé que la finance traditionnelle n’était plus un partenaire fiable.

Précision importante, parce que la presse aime coller Thiel sur chaque phrase. En juillet 2025, la responsable comm de Founders Fund a dit à WIRED que Thiel n’était « pas impliqué » dans le deal, et que le fonds avait mis 1 million de dollars au premier tour. Founders Fund a ensuite participé aux tours suivants. Luckey et Lonsdale ne gèrent pas le quotidien. C’est écrit dans le dossier OCC : les actionnaires majoritaires restent hors de l’exploitation. Luckey siège au board.

Qui dirige vraiment (ce n’est pas Thiel derrière le guichet)

Une banque nationale, ce n’est pas un thread X. Le régulateur veut des banquiers. Erebor en a aligné.

Co-CEO : Owen Rapaport, cofondateur d’Aer Compliance, une plateforme de conformité crypto. Co-CEO : Jacob Hirshman, passé par des rôles réglementaires et de conseil chez Circle, l’émetteur de l’USDC. Président : Michael Hagedorn, banquier de métier, Wells Fargo, UMB Financial, Valley National Bank. Cofondateurs aussi : Trevor Capozza, qui dirigeait les opérations du family office de Luckey, et Aaron Pelz au poste de CTO.

C’est le bon mélange, et c’est volontaire. D’un côté, des gens qui savent ce qu’est un BSA/AML sur des flux on-chain. De l’autre, un président qui a déjà porté un bilan bancaire sous supervision fédérale. Au milieu, un actionnaire qui a presque perdu sa boîte de défense parce qu’une banque californienne avait mal géré la duration de son portefeuille obligataire.

Le siège est à Columbus, Ohio. Pas à Sand Hill Road. 500 Neil Avenue, suite 140. Bureau secondaire à New York. Zéro agence. Le choix de l’Ohio n’est pas poétique : Anduril y construit Arsenal-1, son usine géante. Intel aussi a mis de l’argent dans l’État. Les élus locaux ont dit tout haut ce que tout le monde pensait : une banque nationale qui banke la défense et le hardware, ça aide à faire venir les usines.

Huit mois pour une charte nationale

C’est le morceau que l’Europe devrait relire deux fois.

Huit mois du dépôt à l’ouverture. Les dix années précédentes, une charte de novo nationale se comptait en années, quand elle arrivait. Gould a dit exactement ce qu’il voulait dire :

Today’s decision is also proof that the OCC under my leadership does not impose blanket barriers to banks that want to engage in digital asset activities. Permissible digital asset activities, like any other legally permissible banking activity, have a place in the federal banking system if conducted in a safe and sound manner.

Jonathan V. Gould, OCC, 15 octobre 2025

Traduction : sous ma direction, l’OCC ne bloque plus les banques qui veulent toucher au crypto, tant que c’est fait proprement.

Les conditions ne sont pas cosmétiques. Ratio de levier Tier 1 minimum à 12 % pendant les trois premières années, au-dessus du standard des banques établies. Accord de capital call si le ratio glisse. Non-objection écrite du régulateur pour les nominations exécutives et les écarts matériels au business plan. Auditeur externe. Cadre BSA/AML et cybersécurité. Examen pré-ouverture. Ce n’est pas un laissez-passer. C’est une banque mise sous surveillance renforcée parce qu’elle est neuve et qu’elle touche au crypto.

Le contexte législatif compte. Le GENIUS Act, première loi fédérale américaine sur les stablecoins, est passé en juillet 2025. Il donne un cadre d’émission et de circulation. Une charte nationale OCC + assurance FDIC, dans ce régime, ce n’est plus une néobanque qui loue le bilan de quelqu’un d’autre. C’est une institution de règlement en dollars, avec un mandat digital-asset écrit dans le plan d’affaires approuvé par le régulateur. Erebor l’a formulé sans complexe : devenir « the most regulated entity conducting and facilitating stablecoin transactions ».

Ce que la banque fait concrètement

Le dossier OCC est plus précis que les titres. Erebor vise « l’économie de l’innovation » américaine : monnaies virtuelles, intelligence artificielle, défense, manufacturing, prestataires de paiement, fonds d’investissement, trading firms. Plus les personnes physiques high et ultra-high net worth qui travaillent dans ces boîtes ou qui y investissent. Plus, en marge, certaines activités dollar pour des banques étrangères.

Produits listés : dépôts, crédit, cash management, cartes, paiements. Crypto accepté en collatéral sur une partie des prêts. Stablecoins sur le bilan, pas seulement en conservation pour compte de tiers. C’est le point que les sénateurs démocrates ont brandi comme preuve de risque. Le plan interne, selon les personnes proches citées par le FT, vise volontairement un bilan conservateur : pas plus de 50 % des dépôts prêtés. SVB avait fait l’inverse, en duration et en concentration.

Différence structurelle avec Mercury ou Brex : Erebor n’est pas une interface logicielle posée sur la licence d’une banque partenaire. C’est une national association. Bilan propre, assurance FDIC sur les dépôts éligibles, accès aux rails Fed, supervision fédérale directe. En avril 2026, le prestataire B2B Infinite a lancé des comptes qui mixent ACH, virement et stablecoins, avec Erebor derrière la jambe fiat, et une mention claire : Infinite n’est pas une banque, Erebor l’est.

Le site officiel, erebor.bank, est volontairement sec. Columbus, Ohio. Support, privacy notice, conditions SMS. Pas de landing page néobanque avec dégradés et badge « 50 000 startups nous font confiance ». Ils vendent la charte, pas le branding.

Les chiffres, sept mois après l’ouverture

Capital levé avant l’ouverture : environ 635 millions de dollars. Dont un tour de 350 millions en décembre 2025, mené par Lux Capital, avec Founders Fund, 8VC et Haun Ventures, valorisé 4,35 milliards. Les premiers tours, au printemps-été 2025, tournaient autour de 225-275 millions pour une valo évoquée à 2 milliards.

Dépôts :

Luckey a coupé l’objection avant qu’elle arrive : « Zéro pour cent de la croissance des dépôts de ce trimestre ne vient de mes propres sociétés. » Des centaines de nouveaux clients. La banque vise le profit dès 2026.

En août, le Financial Times rapportait des discussions pour lever 1,5 milliard à une valorisation de 8 milliards. Rien n’est clos au moment où j’écris. PitchBook liste une cinquantaine d’investisseurs. L’effectif dépasse la centaine.

En septembre 2026, le Wall Street Journal a placé Erebor en conseiller d’un prêt d’environ 5 milliards de dollars que le Pentagone envisagerait vers Fluidstack, un « neocloud » GPU. Ni le Pentagone, ni Fluidstack, ni Erebor n’ont confirmé. Reuters n’a pas indépendamment vérifié. Le signal, lui, est net : une banque née il y a sept mois se retrouve conseil sur un prêt compute de plusieurs milliards, là où la politique industrielle US et l’IA commerciale se recouvrent. Le Pentagone finance des GPU. Erebor structure le prêt. C’est ça, l’infrastructure.

Les critiques, et ce qu’elles ratent

Le 25 février 2026, des sénateurs démocrates ont écrit à l’OCC. Le grief est politique : Luckey, Lonsdale et Thiel sont des donateurs Trump. L’avocat qui a déposé le dossier, Adam J. Cohen (Skadden), a ensuite été nommé Chief Counsel et Senior Deputy Comptroller de l’OCC. Un mémo investisseurs, selon cette lettre, aurait parlé du « political network » de Luckey pour « get this done ». Quatre mois entre le dépôt et l’approbation conditionnelle, c’est inhabituellement court.

Il faut tenir les deux faits en même temps.

Oui, ce cercle a un accès politique que n’a pas une fintech de Phoenix. Oui, le calendrier coïncide avec un OCC qui a décidé d’arrêter de traiter le crypto comme une maladie. Non, ça n’annule pas les conditions imposées : 12 % de levier, capital call, examen pré-ouverture, interdiction de dériver du plan sans feu vert. Le FT a cité une source proche : le dossier n’a pas reçu de special treatment. Gould, dans le communiqué officiel, a insisté sur « the same rigorous review and standards applied to all charter applications ».

L’autre critique est métier, et celle-là est plus intéressante. Concentrer à nouveau dépôts et crédits sur le même cluster (IA, crypto, défense), c’est exactement le péché originel de SVB. Erebor répond par un bilan plus court, un ratio plus haut, un plafond de transformation à 50 %, et une équipe qui a déjà vu un run. Ça ne rend pas la banque invincible. Ça rend l’erreur de 2023 plus difficile à recopier bêtement.

Le crypto au bilan, lui, reste le vrai test. Conserver des stablecoins pour des clients, c’est une chose. Les porter soi-même en est une autre. Le GENIUS Act donne un cadre. Il ne supprime pas le risque de marché ni le risque opérationnel. Si Erebor tient sa promesse d’être « l’entité la plus régulée » sur ces flux, elle gagne. Si elle se prend pour un fonds crypto avec une licence bancaire, on connaîtra la suite.

Pourquoi ça compte, depuis la France

Erebor n’ouvrira pas de compte à un indépendant de Nancy la semaine prochaine. Ce n’est pas le sujet.

Le sujet, c’est le réflexe. En 2023, la Valley a découvert que son système d’exploitation financier tenait à une seule banque californienne mal calée sur les taux. En 2025-2026, au lieu d’attendre que JPMorgan apprenne ce qu’est un contrat Pentagon ou un flux stablecoin, ce cercle a déposé une charte, mis 635 millions au pot, embauché des banquiers, accepté un ratio plus dur que les incumbents, et ouvert un dimanche.

Pendant ce temps, de ce côté de l’Atlantique, on discute encore de savoir si une banque a le droit de regarder un stablecoin sans demander pardon. La thèse n’a pas bougé : l’Europe régule et surveille ce que les autres construisent. Ici, ils ont construit la banque.

Le parallèle Tolkien n’est pas qu’un Easter egg pour geeks. Dans le livre, les nains ne quémandent pas au dragon de bien vouloir leur rendre une partie du trésor. Ils reprennent la montagne. SVB, c’était le dragon par accident : une institution devenue unique, puis fragile, puis morte. Erebor, c’est la tentative de reconstruire le coffre sans remettre toutes les clés au même endroit, et sans demander à un comité de Bâle le droit d’exister.

Est-ce que ça marchera dix ans ? Personne n’en sait rien. Mais une banque de 4,6 milliards de dépôts à sept mois, valorisée potentiellement 8 milliards, conseillère sur un prêt compute de 5 milliards, ce n’est plus une slide. C’est une institution. Et c’est pour ça que l’histoire valait d’être racontée.

Si cet article t’a été utile, n’hésite pas à me le dire en commentaire. Tu peux aussi soutenir le blog en faisant tes achats Amazon via ce lien.

Laisser un commentaire

Trending

En savoir plus sur C'est pour ma pomme

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture