Le 24 juillet, SpaceX a largué vingt satellites Starlink V3 depuis la soute de Starship. Vingt minutes plus tard, ils avaient tous brûlé dans l’atmosphère. Et c’était prévu.

Le vol 13 suivait une trajectoire suborbitale. Ces satellites n’avaient aucune chance de rester en l’air, et personne à Starbase n’a essayé de faire croire le contraire. Tout se jouait dans une fenêtre de vingt minutes.

Maintenant, oublie deux minutes le chiffre marketing du térabit par seconde. Le vrai saut de la V3 se joue dans le silicium et dans la façon dont ces engins se parlent entre eux. Voilà ce qu’il y a réellement dans la boîte.

Sommaire

Vingt satellites largués, vingt satellites perdus

Starship éjecte ses satellites par le côté, un par un, comme un distributeur de bonbons Pez. La comparaison vient de Musk lui-même et elle est parlante. Vingt satellites embarqués, vingt largages propres.

Pendant leur courte vie, ces V3 avaient trois choses à prouver. Déployer leurs panneaux solaires. Déployer leurs antennes. Et surtout accrocher la constellation existante par leurs liaisons laser. SpaceX affirme avoir établi le contact avec chacun d’eux et récupéré leurs données avant la rentrée atmosphérique.

Six d’entre eux embarquaient une caméra braquée non pas vers la Terre, mais vers le ventre de Starship. Le but était de filmer les tuiles du bouclier thermique pendant la rentrée. Les images sont arrivées d’une netteté rare, y compris après l’amerrissage, alors que le vaisseau flottait tranquillement sur l’océan Indien. Le satellite devient un instrument de mesure pour la fusée qui le transporte. C’est le genre d’idée qui ne coûte rien et qui rapporte des semaines de données.

Le vaisseau, lui, a rallumé un Raptor dans le vide, traversé le plasma de rentrée sans encombre, puis s’est stabilisé à la verticale au-dessus de l’océan Indien à plus de 16 000 kilomètres du pas de tir avant de se poser en douceur. Il n’a pas explosé. Il a flotté, et un drone est allé inspecter ses tuiles de près. Sur ce vol, c’est la meilleure rentrée jamais réalisée par Starship.

Le booster Super Heavy, en revanche, s’est planté. Trop peu de moteurs se sont rallumés à la descente, il est tombé trop vite et a percuté le golfe du Mexique. Deuxième échec de booster en deux vols pour cette version de Starship. SpaceX casse en public, apprend en public, et recommence six semaines plus tard. C’est exactement pour ça que la boîte avance plus vite que tout le monde.

Le vrai saut est dans le silicium

Sur le papier, la V3 vise 1 Tbps en descendant et 160 Gbps en montant. Environ dix fois la capacité descendante d’une V2, et vingt-deux fois la capacité montante. Impressionnant, mais ce sont des chiffres de sortie. Ce qui les produit est autrement plus intéressant.

Un satellite Starlink ne diffuse pas un signal uniforme sur toute sa zone de couverture. Il fabrique des faisceaux, qu’il pointe électroniquement vers les terminaux au sol grâce à ses antennes à réseau phasé. Plus tu as de faisceaux indépendants, plus tu sers d’utilisateurs simultanément sans les faire se marcher dessus.

Une V2 gère 192 faisceaux descendants et 144 montants. Une V3 en gère 2 048 dans chaque sens. On ne parle plus du même objet. C’est la différence entre un projecteur qui balaie une salle et un éclairage individuel au-dessus de chaque table.

Comparaison de la densité de faisceaux entre un satellite Starlink V2 et un satellite Starlink V3
192 faisceaux sur une V2, 2 048 sur une V3, pour la même zone de couverture.

Ce bond vient de puces de beamforming développées en interne par SpaceX, épaulées par une nouvelle génération de modems qui encaissent environ soixante-quatre fois plus de débit par puce. Le mouvement est le même que celui d’Apple avec ses puces maison. Quand tu dessines ton propre silicium, tu arrêtes de subir la feuille de route d’un fournisseur et tu optimises la performance par watt pour ton usage précis. SpaceX est en train de devenir un concepteur de puces qui fabrique aussi des fusées. Cette logique du tout-intégré, où chaque brique sert la suivante, dépasse largement Starlink : elle est le principe qui structure tout l’empire Musk.

Conséquence directe et sous-estimée, cette granularité permet de répartir dynamiquement la capacité entre une métropole saturée et une zone rurale vide. Le réseau cesse d’être un tuyau figé pour devenir une ressource qu’on pilote en temps réel.

Six lasers et un maillage petabit

Schéma d'anatomie d'un satellite Starlink V3 avec ses liaisons laser, ses antennes et sa propulsion
Les principaux organes d’une V3, panneaux solaires déployés.

Le lien avec ton antenne, c’est la partie visible. Le vrai goulot d’étranglement d’une constellation se situe ailleurs, dans le backhaul, c’est-à-dire la capacité du satellite à évacuer son trafic vers le reste du réseau. Un satellite qui capte plus qu’il ne peut réémettre, c’est un disque dur plein sans câble.

Chaque V3 embarque six liaisons optiques à 400 Gbps. Six, pas trois. De quoi faire transiter du trafic entre deux points quelconques du globe avec des chemins redondants à travers ce que SpaceX appelle son maillage laser à l’échelle du petabit. Si un lien tombe ou si une route sature, le paquet part par un autre chemin, sans jamais redescendre au sol.

À ça s’ajoutent quatre antennes RF quadribandes qui exploitent quatre bandes de fréquences, Ka, E, V et W. Le backhaul radio grimpe à 1,2 Tbps, plus de huit fois ce que soutenait la génération V2. Ces antennes couvrent 60 GHz de spectre pour la liaison montante de backhaul, soit 4,3 fois plus que la V2.

Toute cette électronique consomme, et SpaceX le reconnaît sans détour. La V3 réclame nettement plus de puissance que ses aînées, d’où des panneaux solaires démesurés. Musk compare l’envergure d’une V3 déployée à celle d’un Boeing 737.

Deux tonnes qui n’ont qu’une seule fusée

Tout ce matériel pèse. Une V2 Mini tourne autour de 600 à 750 kg. Une V3 se situe quelque part entre 1,5 et 2 tonnes selon les sources, SpaceX restant volontairement flou sur le chiffre exact. Falcon 9 ne peut pas en emporter un nombre intéressant, et c’est tout le sujet.

Un lancement Falcon 9 chargé de V2 Mini ajoute environ 3 Tbps de capacité au réseau. Un Starship rempli de V3 doit en apporter une soixantaine. Vingt fois plus, en un seul tir. Voilà pourquoi SpaceX a accepté d’attendre Starship au lieu de bricoler une V3 allégée qui rentrerait dans une coiffe de Falcon.

Graphique comparant la capacité réseau ajoutée par lancement, Falcon 9 avec V2 Mini contre Starship avec Starlink V3
Trois térabits par seconde contre soixante, à chaque tir.

Côté propulsion, les moteurs à effet Hall passent définitivement à l’argon, moins cher et bien plus abondant que le krypton. À l’échelle de dizaines de milliers de satellites, le choix du gaz devient une question de chaîne d’approvisionnement autant que de performance. Ces moteurs servent à monter en orbite après largage, à tenir la position et à désorbiter proprement en fin de vie.

La V3 vise aussi une orbite plus basse, autour de 350 km, pour réduire la latence. Plus bas signifie plus de frottement atmosphérique, donc plus de carburant consommé pour rester en place. C’est un arbitrage assumé, rendu tenable par le coût au kilo que promet Starship.

Ce satellite a été dessiné autour de sa fusée. C’est aussi sa fragilité. Chaque mois de retard sur Starship est un mois de retard sur la V3, et un booster qui s’écrase dans le golfe du Mexique n’est pas un détail de calendrier.

La fiche technique, V2 contre V3

Tout ce qui précède tient dans un tableau. Voilà les deux générations face à face, avec les chiffres communiqués par SpaceX.

CaractéristiqueStarlink V2Starlink V3
Masse au lancement~600 à 750 kg (V2 Mini)~1,5 à 2 tonnes
Capacité descendante~100 Gbps1 Tbps (~10×)
Capacité montante~7 Gbps160 Gbps (~22×)
Faisceaux descendants1922 048
Faisceaux montants1442 048
Liaisons laser inter-satellites36 à 400 Gbps chacune
Backhaul radio~150 Gbps1,2 Tbps (plus de 8×)
Bandes de fréquences backhaulKa et EKa, E, V et W (quadribande)
Spectre backhaul montant~14 GHz60 GHz (4,3×)
PropulsionEffet Hall, argonEffet Hall, argon
LanceurFalcon 9Starship exclusivement
Capacité ajoutée par lancement~3 Tbps~60 Tbps
Altitude opérationnelle~550 km~350 km visés
SpaceX ne publie pas la masse exacte d’une V3, d’où la fourchette. Certaines valeurs V2 sont déduites des rapports d’amélioration annoncés officiellement pour la V3.

Ce qui coince encore, et c’est au sol

Un satellite capable de cracher 1 Tbps ne sert à rien si ton antenne plafonne. Le gigabit annoncé suppose un terminal capable de l’encaisser, et SpaceX commercialise déjà un kit haut de gamme taillé pour ça. Le parc d’antennes installé, lui, ne se met pas à jour par logiciel.

Il faut ensuite densifier les stations sol, sécuriser les autorisations de fréquences marché par marché, et surtout attendre que la constellation V3 atteigne une masse critique. Avec plus de dix mille satellites en service aujourd’hui, les premiers V3 opérationnels seront noyés dans la masse pendant un moment. Ne t’attends pas à voir ton débit changer cet automne parce que vingt satellites ont brûlé au-dessus de l’océan Indien.

Reste que la trajectoire est limpide. Starlink V3 relève moins de la mise à jour matérielle que du changement d’échelle réseau. SpaceX ne construit plus une constellation de relais radio, mais une infrastructure de routage en orbite basse, avec ses propres puces, ses propres liens optiques et son propre lanceur.

Le satellite est devenu un routeur avec des panneaux solaires. Le reste n’est plus qu’une question de cadence de lancement.

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