Apple ne poursuit pas OpenAI pour une question de principe. Apple poursuit OpenAI parce qu’elle a peur. Peur du terminal qui viendra après l’iPhone.

Celui qui, pour l’instant, ne se construit pas à Cupertino mais chez Sam Altman, avec les anciennes mains d’Apple.

Le 10 juillet 2026, le fabricant de l’iPhone a déposé une plainte de 41 pages devant le tribunal fédéral du Northern District of California, motif : vol de secrets industriels. Voici les tenants et les aboutissants d’une affaire qui en dit finalement plus long sur l’état d’Apple que sur celui d’OpenAI.

Ce qu’Apple reproche exactement à OpenAI

La plainte, rédigée par le cabinet Weil Gotshal et déposée sous le numéro Apple Inc. v. Chang Liu et al. (n° 5:26-cv-07078), vise quatre cibles : OpenAI, sa filiale hardware io Products, et deux anciens salariés d’Apple. Le premier, Tang Yew Tan, n’est pas un anonyme : 24 ans chez Apple, ex-vice-président du design produit sur l’iPhone et l’Apple Watch, il est aujourd’hui le chief hardware officer d’OpenAI et co-fondateur de io Products aux côtés de Jony Ive. Le second, Chang Liu, était ingénieur électrique senior.

Apple ne parle pas d’un dérapage isolé. Elle décrit un « schéma coordonné de mauvaise conduite au niveau institutionnel ». Et le détail des allégations est franchement gênant pour OpenAI. Chang Liu aurait conservé son MacBook professionnel après son départ, puis découvert un bug lui donnant encore accès au stockage cloud d’Apple alors qu’il travaillait déjà chez OpenAI.

Sa réaction, citée verbatim dans la plainte : « LOL, I found out I can access the (network storage), so funny. » Il aurait ensuite téléchargé des dizaines de fichiers confidentiels ( présentations d’ingénierie, spécifications techniques, données de projet ) pendant qu’il développait du hardware pour son nouvel employeur.

Le reste est du même acabit. Apple affirme qu’OpenAI a demandé à des candidats en entretien d’apporter des « pièces réelles » et des artefacts de conception pour des sessions de « show and tell ». Que les recruteurs utilisaient les noms de code internes des projets Apple pour extraire davantage d’informations. Et qu’OpenAI aurait poussé un fournisseur à employer une technique de finition métallique inventée par Apple, en laissant croire au sous-traitant qu’il en avait l’autorisation. Si tout cela est vrai, on n’est plus dans le débauchage : on est dans la captation méthodique.

Ce qu’Apple réclame, et pourquoi c’est une offensive, pas une défense

Apple ne demande pas seulement des dommages et intérêts. Elle veut un procès devant jury, elle veut exploiter à fond la phase de discovery pour forcer OpenAI à ouvrir ses dossiers, et surtout elle réclame une injonction interdisant à OpenAI toute exploitation de ses informations confidentielles, assortie d’une ordonnance de dessaisissement. La plainte annonce même qu’une demande d’injonction préliminaire arrivera « promptement ».

C’est là que se joue le vrai coup. Une injonction préliminaire, c’est l’arme qui peut retarder le lancement du premier appareil d’OpenAI bien avant qu’un juge n’ait tranché sur le fond. Et Apple ne s’arrête pas aux deux salariés nommés : le 17 juillet, on apprenait qu’elle avait envoyé des lettres de préservation de preuves à une quarantaine d’ex-employés désormais chez OpenAI. Traduction : Apple pense que l’affaire dépasse largement Liu et Tan, et elle ratisse.

La défense d’OpenAI : la mobilité des salariés

OpenAI n’a pas cédé un pouce. « Nous prenons ces accusations au sérieux, mais nous n’avons connaissance d’aucun élément indiquant que cette plainte a le moindre fondement », a déclaré l’entreprise le 14 juillet. Le laboratoire se place sur un terrain redoutablement efficace en Californie : la liberté des salariés de changer d’employeur. Rappel utile pour un lecteur français : dans cet État, les clauses de non-concurrence sont tout simplement illégales.

Recruter chez un concurrent y est un droit.

Et OpenAI a un chiffre en or pour appuyer sa défense : Apple reconnaît elle-même, dans sa propre plainte, que plus de 400 de ses anciens salariés travaillent aujourd’hui chez OpenAI. Cupertino voulait montrer l’ampleur de la fuite ; elle a surtout fourni à l’adverse la preuve que ce mouvement est massif, banal, et parfaitement légal tant qu’on ne repart pas avec les fichiers. Détail qui tue : OpenAI a fait savoir que le calendrier de son programme hardware restait inchangé malgré la plainte. Message envoyé : on ne tremble pas.

Le contexte que la plupart des médias vont rater

Réduire cette affaire à une querelle de secrets industriels, c’est passer à côté de l’essentiel. Le vrai enjeu, c’est le device de l’après-smartphone.

OpenAI travaille sur un appareil grand public, un ordinateur domestique sans écran, piloté par ChatGPT, qu’Altman promet plus « paisible et calme » qu’un iPhone.

io Products, la brique hardware fondée par Jony Ive et Tang Tan, a été rachetée par OpenAI en 2025 pour environ 6,4 à 6,5 milliards de dollars. Autrement dit : OpenAI investit des milliards pour construire le terminal qui pourrait un jour reléguer l’iPhone au rang de vieux réflexe.

Et pendant ce temps, où en est Apple ? Elle vient de brancher la nouvelle génération de Siri sur Google Gemini, tranchant en janvier en faveur de Google plutôt que de son ex-partenaire OpenAI. Le divorce technologique était consommé avant même le procès.

Le plus savoureux : le partenariat qui intègre ChatGPT à Apple Intelligence depuis 2024 est, lui, toujours vivant, Apple prend soin de préciser dans sa plainte qu’il n’est « pas concerné ». Deux entreprises qui se traînent en justice pour vol de secrets tout en continuant à coucher dans le même lit produit. John Gruber juge la situation « intenable ». Difficile de lui donner tort.

Ajoutez le timing. OpenAI a déposé confidentiellement son dossier d’introduction en bourse (Form S-1) le 8 juin 2026, en vue d’une IPO attendue comme historique. Un procès pour vol de secrets industriels au-dessus de la tête, ce n’est pas exactement l’argumentaire rêvé pour rassurer les marchés. Et Altman ne combat pas sur un seul front : il y a deux mois à peine, il a repoussé Elon Musk, dont les plaintes contre OpenAI ont été balayées par un jury fédéral.

En parallèle, les sociétés xAI et X du même Musk poursuivent Apple et OpenAI pour entente illicite autour de Siri. Bienvenue dans la guerre à plusieurs fronts de la Silicon Valley 2026.

Mon verdict

Regardons les choses en face. Apple sort l’artillerie judiciaire au moment précis où elle n’arrive pas à livrer un Siri à la hauteur, où elle sous-traite l’intelligence de son assistant à Google, et où son ancien patron du design construit ailleurs le hardware de l’ère IA. Ce n’est pas une coïncidence. C’est une entreprise qui, faute d’avoir gagné la bataille du produit, tente de la ralentir devant un tribunal.

Une injonction ne fera jamais un meilleur assistant vocal.

Mais il faut être honnête, et c’est là que je refuse la caricature pro-OpenAI facile : voler des secrets, ce n’est pas construire. Si les faits de la plainte se confirment ( le laptop conservé, l’accès cloud exploité en rigolant, les fournisseurs manipulés ) alors OpenAI ne s’est pas contentée de recruter les meilleurs, elle a triché. Et tricher, ce n’est pas de l’accélération, c’est du parasitisme. La ligne rouge entre « apprendre chez Apple puis aller plus vite ailleurs » (légitime, sain, californien) et « repartir avec les fichiers » (illégal) est exactement ce que la discovery va mettre à nu.

Reste l’essentiel, celui qu’aucune injonction ne changera : la question qui décidera de la prochaine décennie n’est pas « qui a volé quoi ».

C’est « qui livrera, le premier, le device qui rend l’iPhone obsolète ». Apple plaide, OpenAI code et on saura bien assez tôt lequel des deux avait raison.

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